8 avril 2015

Poème d'avril

Le voilier

Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l'océan.
Il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon.
Quelqu'un à mon coté dit : "Il est parti ! "
Parti ? Vers où ?
Parti de mon regard, c'est tout !
Son mât est toujours aussi haut,
sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu'un près de moi dit : "Il est parti ! "
Il y en d'autres qui, le voyant poindre à l'horizon et venir vers eux,
s'exclament avec joie : "Le voilà ! "
C'est ça la mort.

William Blake

4 mars 2015

Poème de mars

La vie voyage

Aucune marche
Aucune navigation
N'égalent celles de la vie
S'actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l'îlot du cœur
Se déplaçant d'âge en âge

Aucune exploration
Aucune géologie
Ne se comparent aux circuits du sang
Aux alluvions du corps
Aux éruptions de l'âme

Aucune ascension
Aucun sommet
Ne dominent l'instant
Où t'octroyant forme
La vie te prêta vie
Les versants du monde
Et les ressources du jour

Aucun pays
Aucun périple
Ne rivalisent avec ce bref parcours
Voyage très singulier
De la vie
Devenue
Toi.

Andrée Chedid, Épreuves du vivant

2 mars 2015

L'humanité de l'autre

Lorsque je rencontre une nouvelle personne, j'essaie de deviner sa spécificité, d'apercevoir les traces de lumière qui habillent son âme. Je m'égare dans les arabesques que son regard dessine. Je me laisse happer par sa façon unique d'être au monde. 

Je ressens cette humanité que l'on partage, cette universalité entre nous, l'errance commune de nos coeurs. Nos vies submergées un temps par le désespoir, la honte, la peur, la solitude. Nos vies sauvées par le chant, le rêve, la passion, l'enthousiasme, l'amour à en devenir fou. Sa créativité et son grain de folie ruissellent sous son manteau de feutre. Je la vois vivre, se mouvoir comme si personne ne la regardait, derrière une fenêtre entrebâillée d'où ses rêves s'envolent pour recouvrer la liberté. 

Je ne m'attache plus seulement à ce qu'elle me raconte, à ce discours policé récité par habitude ou par crainte. Ce n'est pas cela qui m'intéresse. Je cherche à voir ce qu'elle ne montre pas mais qui transparaît. Je vis pour cette connexion d'âme à âme, l'évasion arrachée à l'ordinaire. 

Sa vérité se répand sur les chutes de mots prononcées par inadvertance, tournoie dans le ciel ridé du soir. Je m'enroule dans ce moment d'éternité et je suis heureuse. J'ai alors l'impression de m'être rapprochée de l'essence de cette personne et que nous ne faisons qu'un avec l'univers. Et je suis en paix.

25 février 2015

De retour

 Cela fait plusieurs mois que je n'ai pas partagé ici quelques pensées, lubies ou découvertes. J'étais dans une phase d'hibernation protectrice. Je grandissais intérieurement dans ma bulle. Moins d'écriture, plus d'idées et projets à l'esprit, qui avaient besoin de temps et de calme pour germer et mûrir.

L'envie d'écrire est toujours présente. L'envie aussi d'être encore plus authentique, plus vraie, de partager davantage mes coups de coeur, de me rapprocher des autres, de nous soutenir, de confronter nos points de vue, d'escalader la vie avec cette solidarité dont nous avons tous tant besoin.

J'ai commencé à écrire un livre. Cela fait deux ans que j'y pensais, deux ans que j'avais un titre et des chapitres en tête. Deux ans que je griffonne des idées sur le sujet de temps à autre. Je rejetais ce désir à l'opposé de mon rêve d'un recueil de poésies ou d'un roman. Pourtant l'idée de cet ouvrage ne m'a jamais quittée et n'a cessé de croître quelque part dans mon coeur. A tel point que je ne pouvais plus l'ignorer ou l'écarter. 

J'ai entre temps fait la paix avec ma grande sensibilité. Nous sommes amies maintenant. Il m'arrive d'être inquiète mais je n'ai pas le choix, mes rêves sont plus grands que mes peurs.

14 février 2015

Poème de février

Angine de poitrine

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.

Et puis tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce.

Et puis, quand ici les prisonniers tombent dans le sommeil
quand le calme revient dans l’infirmerie,
Mon cœur s’en va, docteur,
chaque nuit,
il s’en va dans une vieille
maison en bois à Tchamlidja
Et puis voilà dix ans, docteur,
que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple,
rien qu’une pomme,
une pomme rouge : mon cœur.
Voilà pourquoi, docteur,
et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bats avec l’étoile la plus lointaine.


Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes

8 janvier 2015

Poème de janvier

Liberté


Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

Paul Eluard, Poésie et vérité

Je suis Charlie

 

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