2 juillet 2014

Poème de juillet

Trouées


Echappées sur la mer
Chutes d’eau
Arbres chevelus moussus
Lourdes feuilles caoutchoutées luisantes
Un vernis de soleil
Une chaleur bien astiquée
Reluisance
Je n’écoute plus la conversation animée de mes amis qui se partagent les nouvelles que j’ai apportées de Paris
Des deux côtés du train toute proche ou alors de l’autre côté de la vallée lointaine
La forêt est là et me regarde et m’inquiète et m’attire comme le masque d’une momie
Je regarde
Pas l’ombre d’un œil
Blaise Cendrars

17 juin 2014

Poème de juin

Je t’aime


Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues 
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu 
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud 
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs 
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas 
Je t’aime pour aimer 
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas 

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte 
Entre autrefois et aujourd’hui 
Il y a toutes ces morts que j’ai franchies sur la paille 
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir 
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie 
Comme on oublie 


Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne 
Pour la santé 
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion 
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas 
Tu crois être le doute et tu n’es que raison 
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête 
Quand je suis sûr de moi.
Paul Eluard, Le Phénix

14 juin 2014

Ma part d'ombre

Je suis inquiète parce que je me rends compte que cette fois-ci, c'est plus grave que d'habitude.

Ces dernières années, j'essayais de contourner comme je pouvais ma forte anxiété. Je prenais sur moi avec difficulté. Je m’étais résignée à vivre avec, à la subir avec son lot de souffrances. Bien qu’insupportable, c’était devenu presque "normal" d’avoir fréquemment des crises d’angoisse.

Mon anxiété a commencé à m'envahir davantage, à déborder, devenant permanente, invalidante et invivable. Je me disais que ça allait passer. Derrière mon insomnie chronique et mon hyper-vigilance se cachent pourtant bien plus qu'une angoisse passagère. 

Elles abritent mes maux d'enfant, les douleurs enfouies, les non-dits, les carences. Tout ce que j'ai essayé d’étouffer et de masquer tant bien que mal pour survivre mais qui demeurait là, planqué, à l’affût d'un moment de faiblesse pour se réinviter dans ma vie.

J'ai peur d'aller creuser plus profond du côté de ma part sombre même si je sais que c'est devenu vital. J'ai l'impression de m'y être déjà tant attelé par le passé. Je suis préoccupée à l’idée de découvrir qu'il s'agit peut-être d'un puits sans fond. 

Il va falloir affronter ces fêlures, les écouter encore plus et cela m'effraie. Il faudra aller massacrer les fausses croyances, ces fantômes malveillants. Lâcher prise et faire le deuil de ce qui n'existera jamais.

Chercher celle que je suis vraiment derrière les apparences, celle que je n'ai pas assez écoutée, celle que j'ai négligée comme d'autres l'avaient fait avant.

7 mai 2014

Le regard d'un inconnu

À un passage piéton, le regard appuyé d'un motard me déstabilise. La visière de son casque recouvre deux perles bleues limpides dans lesquelles mon être s’éparpille.

La ouate laineuse de l'aurore glisse, la fécondité de l'inattendu se répand dans notre matinée et balaie la rumeur de la ville. Les façades d’albâtre des immeubles vacillent.

Nos mondes se croisent et se dévisagent, deux bulles d'existence qui se greffent l'une à l'autre. L'inaltérable fraîcheur de l'instant inonde nos vies. 

Un souffle vital s'infiltre dans mes poumons leur consentant de respirer comme pour la première fois. Ma vie ne semble alors qu'avoir été une lente gestation jusqu'à cette rencontre lumineuse. Je bois du bout des yeux l'infini qui monte de son âme. 

Je m’émerveille de l'extase que peut provoquer un regard et me laisse happer par l'éclat de ce qui ne se transmet que dans le silence.

Le pouls de la circulation se remet à battre, nos horizons s’éloignent en un vrombissement assourdissant. La dimension sublime et si fragile de ce qui ne se reproduira jamais envahit ma mémoire.

À mon réveil, l'effluve de son souvenir perle dans mes veines. Depuis, je cherche en vain son regard dans les reflets dorés du monde.

1 mai 2014

Poème de mai

Ta bouche aux lèvres d'or
 
Ta bouche aux lèvres d'or n'est pas en moi pour rire
Et tes mots d'auréole ont un sens si parfait
Que dans mes nuits d'années, de jeunesse et de mort
J'entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde
 
Dans cette aube de soie où végète le froid
La luxure en péril regrette le sommeil,
Dans les mains du soleil tous les corps qui s'éveillent
Grelottent à l'idée de retrouver leur cœur
 
Souvenirs de bois vert, brouillard où je m'enfonce
J'ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi,
Toute ma vie t'écoute et je ne peux détruire
Les terribles loisirs que ton amour me crée.
 

Paul Eluard, Capitale de la douleur
 

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